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Le Raptor vs Arcom : pourquoi le vidéaste est-il visé ?

Un podcast gratuit, sans annonceur, écouté par des centaines de milliers de personnes depuis des années, et soudain une institution d’État décide de s’en saisir. Pas de menace physique, pas d’appel concret à la violence. Des mots, un humour noir, une voix qui dérange les bonnes personnes aux bons endroits. Et si demain, c’était le podcast que vous écoutez chaque matin dans les transports qui se retrouvait dans le viseur du régulateur ? La question n’est plus hypothétique.

Qui est Le Raptor, le visage d’une parole libre qui dérange

Ismaïl Ouslimani, alias Le Raptor, est un vidéaste et podcasteur indépendant actif depuis 2015. Ingénieur de formation, passé par les classes préparatoires avant d’intégrer une grande école, il a construit son audience loin des circuits médiatiques traditionnels, sans subvention, sans rédaction derrière lui. Son podcast 10 000 Pas, disponible gratuitement sur Deezer, Spotify et Apple Podcasts, figure régulièrement parmi les plus écoutés de la plateforme malgré une mise en avant quasi inexistante de la part des algorithmes officiels.

Son positionnement est clair et assumé : humour grinçant, virilité revendiquée, critique acide du système médiatique et culturel dominant. Ni droite institutionnelle, ni parti politique. Une voix libre, seule, que ses détracteurs qualifient de « masculiniste », et que ses auditeurs considèrent simplement comme l’un des rares créateurs qui dit ce qu’il pense sans se retourner pour vérifier si ça passe.

L’épisode déclencheur : « Les Frances parallèles »

C’est un épisode précis qui a tout déclenché. Intitulé « Les Frances parallèles », diffusé le 31 août 2025, il fait l’objet de la première saisine de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique pour un podcast. L’Arcom a jugé la requête recevable et l’instruction est en cours, l’épisode étant toujours accessible en ligne au moment des faits. Les propos ciblés ont été qualifiés d’incitatifs à la haine à l’égard des femmes et des minorités.

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Ce qui mérite d’être souligné : c’est Le Monde qui a saisi l’Arcom. Un journal de presse nationale, subventionné indirectement par l’argent public, qui utilise donc un régulateur d’État pour tenter de faire taire un créateur indépendant qui ne leur coûte pas un centime et qu’ils n’arrivent pas à contredire par l’argument. On peut trouver le contenu de ce podcast déplaisant. Ce procédé, lui, doit nous inquiéter tous.

L’Arcom : ce que cette institution peut vraiment faire

L’Arcom, née en 2022 de la fusion du CSA et de l’Hadopi, est le gendarme de l’audiovisuel et du numérique en France. Depuis la loi SREN du 21 mai 2024, qui intègre les dispositions du règlement européen DSA, ses pouvoirs se sont considérablement étendus. Elle peut désormais exiger la transmission d’informations auprès des plateformes, prononcer des injonctions, saisir l’autorité judiciaire, et in fine obtenir des restrictions d’accès à des services entiers. Pour les très grandes plateformes, les amendes prévues par le DSA peuvent atteindre 6 % du chiffre d’affaires mondial.

Dans le cas du podcast 10 000 Pas, l’Arcom reconnaît elle-même que ses compétences en matière audio sont limitées : la directive européenne sur les services de médias audiovisuels couvre la vidéo, pas le son. L’instruction vise donc à contrôler si les plateformes d’hébergement, Deezer en tête, respectent leurs obligations au titre du DSA concernant les contenus signalés. C’est la première fois dans l’histoire de l’institution qu’un podcast natif entre dans ce cadre.

Voici les étapes de la procédure telle qu’elle peut se dérouler :

ÉtapeAction de l’ArcomConséquence possible
1. RecevabilitéAnalyse de la saisineInstruction ouverte ou classement
2. InstructionDemande d’informations aux plateformesMise en conformité amiable
3. InjonctionMise en demeure formelleRetrait du contenu ou restriction
4. SanctionSaisine judiciaire ou amendeBlocage de la plateforme ou sanction financière
5. Escalade européenneSaisine de la Commission européenneProcédure DSA pour plateformes hors France

Un deux poids deux mesures impossible à ignorer

Août 2025. Raphaël Graven, alias Jean Pormanove, est torturé en direct sur la plateforme Kick devant près de 200 000 abonnés. Il mourra le 18 août. L’Arcom, interrogée sur son inaction pendant 8 mois malgré des alertes répétées, répondra qu’elle manquait « de moyens et d’effectifs ». Elle se contentera d’envoyer un mail à Kick, sans sanction immédiate, sans blocage préventif des contenus, avant de finalement condamner dans un communiqué le déblocage de la chaîne par la plateforme. Aucun podcast n’a été saisi dans la foulée.

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Six mois plus tard, l’institution ouvre une instruction inédite contre un podcast humoristique. Le contraste est saisissant, et la communauté des créateurs ne s’y est pas trompée. Nombreux sont ceux qui ont pointé cette asymétrie : là où la violence physique filmée en direct n’a provoqué qu’une réponse molle et tardive, un épisode de podcast à l’humour noir entraîne une procédure administrative historique. On ne peut pas ne pas se demander si la ligne rouge, en France, est davantage une ligne idéologique qu’une ligne morale.

Ce que la loi dit vraiment sur la « haine en ligne »

La notion d’incitation à la haine est définie en droit français par la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, complétée par la loi Pleven de 1972. Elle vise les propos qui appellent à la discrimination, à la violence ou à la haine envers une personne ou un groupe en raison de critères comme l’origine, le sexe, l’orientation sexuelle ou la religion. La frontière avec la satire, l’humour noir ou la critique sociale est juridiquement floue, et les tribunaux l’ont rappelé à de nombreuses reprises.

Depuis la loi SREN de 2024, l’Arcom est désignée coordinateur national pour l’application du DSA. Ce règlement européen impose aux plateformes de traiter les « contenus illicites » signalés, sans définir précisément ce terme, laissant aux États membres une marge d’interprétation considérable. C’est précisément cette zone grise qui inquiète : des concepts volontairement larges, ajustables selon les cas, appliqués à l’approche d’une échéance électorale majeure. Ceux qui pensent que ce calendrier est anodin font preuve d’une naïveté rare.

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La réponse du Raptor : la contre-attaque d’un homme seul face à l’État

Ismaïl Ouslimani a répondu publiquement, sans filtre et sans avocat. Sur son site, il revendique le caractère humoristique et satirique de son contenu, rappelle qu’il n’a « jamais touché un seul centime » de son podcast, et retourne l’accusation : c’est Le Monde, journal sous paywall financé par la publicité, qui utilise son nom pour générer des clics, pendant que lui diffuse gratuitement depuis quatre ans. Il compare sa démarche à celle d’humoristes reconnus comme Fabrice Éboué, en posant la question directement : pourquoi ce qui est admis sur scène devient-il un délit dans un podcast ?

Sa posture tranche. Pas d’excuses, pas de communication de crise, pas de mise en retrait discrète de l’épisode incriminé. Il refuse la logique de soumission implicite que ce type de procédure cherche souvent à produire, avant même toute sanction formelle. Le Raptor ne recule pas, et cette fermeté, en elle-même, dérange autant que ses mots.

Quand réguler devient censurer : le signal envoyé aux créateurs

Au-delà du cas Raptor, ce précédent envoie un signal très clair à tous les créateurs indépendants français. L’Arcom vient de démontrer qu’un podcast, format jusqu’alors hors de sa juridiction formelle, peut désormais déclencher une instruction administrative dès lors qu’une rédaction nationale décide de le signaler. Nul besoin d’une condamnation pénale. La procédure suffit à créer une pression réelle.

Les risques concrets pour les créateurs indépendants sont désormais les suivants :

  • Déréférencement progressif des contenus signalés par les plateformes, qui préféreront anticiper les injonctions plutôt que de subir des procédures coûteuses
  • Pression sur les hébergeurs comme Deezer ou Spotify, contraints de justifier leur modération au titre du DSA sous peine de sanctions financières
  • Autocensure par anticipation : les créateurs les plus prudents adapteront leur discours avant même d’être visés, ce qui est précisément l’effet recherché
  • Asymétrie de moyens : une institution d’État dispose de ressources juridiques illimitées face à un individu seul, sans structure associative ni financement militant

La liberté d’expression ne disparaît jamais d’un coup. Elle s’érode, un précédent après l’autre, jusqu’au jour où plus personne n’ose dire ce que tout le monde pense tout bas.

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